Révolutions

al-Qahira, la cité victorieuse, 11 février 2011
Mohammed BAMYEH
11 Février 2011
Jamais une révolution qui semblait si dépourvue de perspective n’a pris de l’ampleur si rapidement et de manière si inattendue. La révolution égyptienne commencée le 25 janvier n’avait pas de leadership et était peu organisée ; les événements déterminants du vendredi 28 janvier se produisirent alors que toutes les technologies de communication, notamment tout l’internet et le téléphone, étaient bloquées ; cela s’est passé dans un grand pays réputé pour le calme de sa vie politique, un très vieil héritage de continuité autoritaire et un enviable appareil répressif composé de plus de 2 millions d’éléments. Et pourtant le régime de Hosni Moubarak, retranché depuis trente ans et apparemment éternel, le seul que la grande majorité des protestataires aient jamais connu, s’est évaporé en un jour.

Yémen: une opposition plurielle
Franck MERMIER
25 Février 2011
En 2011, Ali Abdallah Saleh fêtera ses trente-trois ans à la tête de l’Etat yéménite. Depuis 1990, avec l’unification du Yémen, son pouvoir s’est étendu jusqu’aux provinces du Sud qui, après le départ des troupes britanniques en 1967, furent rassemblées dans une République démocratique et populaire du Yémen, gouvernée par un régime socialiste allié de l’URSS. La constitution de l’Unité, adoptée par référendum en 1991, stipulait le multipartisme, organisait un système électoral et le pluralisme de la presse. C’est ainsi qu’en contraste avec ses voisins le Yémen, seule république dans la péninsule Arabique, voyait fleurir une vie associative et politique riche de la diversité de ses particularités régionales, de ses différentes traditions historiques et de ses influences idéologiques allant du marxisme à l’islamisme, dans leurs nombreuses variantes.

Tous en un
Gamal GHITANY
21 Février 2011
Les Egyptiens se sont longtemps tus, mais leur être intime s’est éveillé le 25 janvier et le mouvement a atteint son apogée ce vendredi sacré où les Egyptiens sont devenus un, tous en un, selon l’expression que l’on trouve dans les textes égyptiens anciens sur l’anéantissement de l’individu limité dans le cosmos illimité.

Retour du Peuple
Tomaz MASTNAK
18 Février 2011
La Tunisie et l’Égypte étaient des pays modèles. Ils étaient des success stories. La Tunisie a recueilli beaucoup d’éloges occidentaux. L’ancien président français Chirac parlait du « miracle économique » tunisien qui permettait au régime d’assurer au peuple de quoi se loger et manger ainsi que l’accès aux soins et à l’éducation. Que vouloir de plus ? ajoutait-il. Le président Sarkozy déclarait, il y a deux ans, que l’espace des libertés s’étendait en Tunisie. Rumsfeld, l’ancien secrétaire américain de la défense, louait la Tunisie et ses « succès » pour avoir créé un « environnement propice aux investissements, aux entreprises et aux occasions favorables pour son peuple ». Un haut responsable du Département d’État applaudissait « l’économie et les impressionnantes structures sociales » de la Tunisie.

Premiers constats sur la révolution tunisienne
Olfa LAMLOUM
7 Mars 2011
Personne ne peut aujourd’hui prédire la forme que prendra le paysage politique tunisien dans les mois à venir, ni à quoi aboutiront la mobilisation et le vide constitutionnel actuels. Car la cadence à laquelle se produisent les événements, au niveau national comme régional, ouvre de nombreuses alternatives qu’il est possible - en écartant le scénario du total retour en arrière - de classer selon leurs diverses configurations et rythmes éventuels, à l’intérieur de deux horizons. Le premier renvoie à la réalisation des objectifs de la révolution politique en tant que rupture radicale avec l’ordre ancien qui impliquerait l’institution d’un ordre nouveau organisant les différentes sphères du pouvoir (en termes de mode de désignation, de prérogatives et de règles juridiques et politiques régissant les relations entre elles). Le second se résumerait à des réformes qui impliqueraient l’abandon de certains mécanismes hérités de l’ordre ancien et la mise à l’écart des figures les plus compromises de son personnel politique. Cela, afin de revivifier les ressources de légitimité du pouvoir et de mobiliser le consentement en sa faveur.

Mao, encens et lune
Fawaz TRABOULSI
7 Avril 2010
Nous avons visité le Dhofar à l’invitation du Front Populaire de Libération du Golfe arabe occupé ; le but de cette visite était de faire connaître au monde la révolte, et d’écrire sur le Yémen et le Dhofar un livre pour lequel mon collègue Fred Halliday et moi avions signé un contrat avec la maison d’édition Pinguin. Abdallah al-Achtal, un compagnon d’étude et de lutte de l’époque de l’université américaine de Beyrouth, se joignit à nous ; à sa sortie d’université, il était devenu l’un des leaders du Front National dans la région du Hadramaout, foyer de l’aile gauche du Front. Quand les fedayin commencèrent à pratiquer les « confiscations » pour financer le combat armé (les appareils égyptiens leur avaient coupé les aides financières), le commandement de la branche du Hadramaout décida d’utiliser l’argent volé à une banque britannique pour acheter des livres de formation au marxisme-léninisme.

Les trois révolutions égyptiennes, ou la puissance de l’histoire
Omnia EL SHAKRY
21 Février 2011
S’il est vrai qu’une compréhension du processus de privatisation, de marginalisation économique, de consumérisme et d’ajustement structurel auquel nous nous référons sous le terme de « néolibéralisme » est essentielle à la compréhension du déploiement contemporain des événements, particulièrement pour ce qui concerne l’existence de larges inégalités économiques et l’appauvrissement des masses démographiques, la focalisation sur le seul néolibéralisme ne permet pas d’appréhender la question des relations historiques, en Égypte, entre les gouvernants et les gouvernés. À quoi ressemblerait une perspective historique de long terme, une vision structurelle plus profonde des événements en Égypte ?

Le 14 janvier tunisien ou le malicieux sourire de l’histoire
Mohamed-Sghir JANJAR
15 Janvier 2011
Soudain la servitude volontaire s’est mue en une rage de vie et de liberté. Mais par quel miracle et selon quelle alchimie se dissipe le mystère de la soumission ancestrale et éclot la fleur de la joyeuse désobéissance ?

La Révolution d’Égypte, scènes et anecdotes
Mansoura EZ ELDIN
10 Mars 2011
Désordre, terreur et pillages au programme ! On a tous compris que le retrait des forces de l’ordre répondait à un plan bien prémédité mû par un désir de vengeance et destiné à effrayer. Ce retrait a en effet été accompagné par l’ouverture des prisons et la libération de prisonniers et de criminels armés. Une amie qui habite dans une rue pas trop éloignée m’a appelée pour m’apprendre que leur immeuble venait de subir l’assaut d’un groupe de criminels armés qui, en fin de compte, n’ont pas pu entrer dans l’immeuble. Elle m’a mise en garde, le même scénario s’étant répété dans la plupart des quartiers résidentiels.

Editorial: le retour du politique
Ghislaine GLASSON DESCHAUMES
27 Février 2011
Depuis le 14 janvier, où Ben Ali « dégagea », depuis le 10 février, où Moubarak se retira, un sentiment de joie et une puissante levée d’espoir animent les Tunisiens, les Egyptiens, les intellectuels et militants arabes luttant au prix fort, dans leurs pays, pour la dignité, la liberté, la justice, la démocratie – et toutes celles et tous ceux qui, depuis longtemps, se tiennent à leurs côtés.

Alger, cherche son mouvement
Ghania MOUFFOK
4 Mars 2011
Une loi qui s’appelle, sans rire, Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Alors que nous n’avons pas fini de penser/panser les blessures de cette génération sacrifiée, nous sommes convoqués au chevet d’une nouvelle génération qui « tente de s’immoler ». Tous les 20 ans, une génération chasse la précédente et s’invente de nouvelles armes pour se dire, mettre en accusation les dictateurs qui nous brûlent notre temps de vivre…

Aden au temps de l'étoile rouge
Franck MERMIER
6 Avril 2010
La République démocratique et populaire du Yémen a été le seul régime se réclamant véritablement du marxisme dans le monde arabe. Durant sa courte existence, de 1967 à 1990, elle devint une base de l’influence soviétique dans la région et la capitale des mouvements de libération arabe, ceux de la Palestine et de la péninsule Arabique notamment, ainsi que des organisations communistes du Moyen-Orient. Sa capitale, Aden, que les Occidentaux associent plus spontanément au mythe Rimbaud ou à la figure de Nizan, l’auteur d’Aden-Arabie, avait ainsi abandonné son statut de zone franche pour devenir un laboratoire de l’expérience socialiste dans le pays le plus pauvre de la péninsule.

L’islamisme à l'heure des printemps égyptien et tunisien
Nora BENKORICH
12 Mai 2011
Après la fuite du chef d’Etat tunisien et la démission de son homologue égyptien, de nombreux régimes, que l’ont croyait établis jusqu’aux calendes, doivent à leur tour faire face à de vastes mouvements de protestation. Fruits d’un soulèvement populaire contre le despotisme, ces évènements auraient dû naturellement susciter un enthousiasme unanime dans le camp des démocraties occidentales. Pourtant, les réactions ont été mitigées, oscillant entre « islamo-scepticisme » chez les uns et optimisme chez les autres, tout le monde s’interrogeant en tout cas sur la place des mouvements islamistes dans les régimes post-autoritaires et notamment sur leur attitude vis-à-vis des échéances électorales qui sont annoncées.

L’heure est au combat culturel
Ahmed EL ATTAR
6 Mai 2011
Les acquis de cette révolution ne seront développés qu’avec la culture, les arts et le travail artistique. Comment continuer à donner la voix à ceux qui l’ont prise ? C’est la seule garantie que les acquis de ce magnifique acte soient intégrés dans la société.

Soudain la révolution !
Fethi BENSLAMA
26 Avril 2011
Le débord humain n’est pas celui d’un magma volcanique ; il ressortit au surgissement d’une nouvelle perception, à une brisure subite du sens, à un désir fulgurant qui met en branle de la passion, du langage, de la représentation. Il nous faut penser ce « soudain » qui désigne dans la langue « ce qui vient sans être vu » et qui, en un court laps de temps, renverse massivement la soumission, du moins apparente, en insoumission flagrante et généralisée des mêmes sujets.

Réflexions historiennes sur un fragment révolutionnaire
Kmar BENDANA
10 Avril 2011
Une des expériences les plus stimulantes pour un historien est de se trouver dans le cœur d’une actualité palpitante. L’excitation qu’elle procure n’est pas plus évidente à vivre par les tenants de ce métier que pour n’importe quel citoyen. Elle s’apparente à celle du journaliste, sans l’indulgence due à la nécessité de rendre compte dans l’urgence, qui fait courir le risque d’interprétations hâtives ou partielles. Seulement, dans la conscience commune de traverser un présent que l’on sait chargé d’histoire plus que d’ordinaire, plus que de raison, le recours à la boîte à outils des historiens contribue à contrebalancer le poids émotionnel d’exception qui habite l’expérience. Formation - et déformation - professionnelles aident à sérier les questions qui jaillissent devant les événements et permettent de tirer de cette leçon existentielle quelques enseignements, d’ordonner une première lecture de la réalité vécue en attendant le recul pour des analyses plus approfondies, l’écriture de l’histoire en train de se faire.

Libya: a collapsed state
Ivan IVEKOVIĆ
26 Avril 2011
While the previous months the world's media dealt with riots, first by the Tunisians, then by the Egyptians, against Ben Ali’s and Mubarak’s dictatorships, now their main focus is Libya and its leader Gaddafi. Yes, the Libyan revolt was inspired by the Tunisian one, and even more by the Egyptian events, and is part of the current libertarian wave that violently splashes the Arab world. If Gaddafi too is deposed, like his fallen colleagues, the predictions on the so-called domino effect will be confirmed. However, while citizens' “revolutions" in Tunisia and Egypt have much in common, the Libyan one is a revolt sui generis, because the Libyan society is still tribally fragmented. Closest in terms of the social, i.e. the tribal background of the turmoil, are the Yemeni protests. But in contrast to Yemen and to the direct neighbours, Libya is rich in oil and natural gas, which is why the outcome of the current political conflict in that country is important, not only to the direct importers of these resources, but also to consumers around the world.

La révolution comme fragilité
Fadhel JAIBI
6 Mai 2011
Il y a une espèce de menace réelle, pour ne pas dire une réalité tangible : la menace de la résurgence du tribalisme, du clanisme, du régionalisme. On l’observe tous les jours : tous ceux qui montent au créneau, qui manifestent, qui exhibent la bannière de l’appartenance à une communauté, tous ceux que Bourguiba avait tenté de battre en brèche pendant ses trente années de pouvoir et que Ben Ali avait anesthésiés à coup de fric, de ponts et de routes, de bananes importées. Il a donné beaucoup à consommer à cette société consumériste, il avait anesthésié ce régionalisme et ce tribalisme-là. Maintenant, la Tunisie pourrait éclater en mille morceaux et il n’y a pas de figure charismatique, et l’on se méfie évidemment des figures charismatiques, des héros, de ceux qui peuvent au nom de je ne sais quelle idéologie ou intérêt supérieur de la Nation s’ériger en grand chef.


